Crossley : les beaux jours
- A quoi pensait la jeune dentellière de Beuzec-Conq, penchée sur cette mince pièce de tissu
sans trame ni chaîne, qui donne à voir sans laisser voir ?

Alfred Delobbe (1835-1915). Huile sur toile vers 1905. Musée départemental d'Ethnographie régionale à Quimper.
Assis au pied d'un arbre, -hors champ- son fiancé l'observe ; comme le peintre, comme nous, il veut lire ses pensées,
..................................................................Voir......................................

ce qu'elle ne laisse pas voir....................................................................
Quelle ombre au tableau, l'amène soudain à soupçonner l'ingénue, d'échapper par la rêverie, à sa condition de femme simple ?
ou de chercher d'échapper au Temps ?
L'art de la dentelle requiert une patience infinie, des heures de soumission à la Durée et de concentration à la seule lumière
du jour ; en toute logique, ce travail manuel s'y oppose.
Il en vient à l'imaginer s'aventurer dans l'infiniment Grand feignant de contraindre ses yeux à la minutie de l'infiniment petit.

photo: dentelle de la constellation du cygne
Capable peut-être, dans sa constance quotidienne, grâce à l'esprit libéré, de percer le mystère de la transparence? C'est cela.
Immobile au pied de l'arbre, le jeune homme promu de l'Ecole nationale supérieure des Arts et Métiers blêmit.
C'est à lui l'ingénieur, que reviendra le mérite de percer le mystère de la Transparence !
La scène qui suit échappe au peintre et s'enchevêtre encore dans l'Histoire de la dentelle.
Vraiment troublé il se lève, s'empare de l'aiguille ! Inerte et pourtant froid, le métal se déforme au contact des mains masculines. L'aiguille qu'il fixait des yeux, dilatée, enflée, finit par se métamorphoser en une machine complexe qui débitera bientôt des kilomètres de tissu ajouré

(photo Solstiss)
Finies les rêveries pieds nus dans l'herbe tendre.
Mieux. La voûte céleste piquetée de mille points scintillants où elle s'aventurait les nuits d'ennui,

il la diviserait en constellations et la cartographierait,

(photo bpmm)
-comme un carton jacquard- la contraignant aux parcours fléchés.

Devenu triste et sans ressorts, il se ravisa : il ne l'enfermera, ni derrière des barreaux ni derrière un voile... même de dentelle.

Plutôt : il fera bâtir, pour elle, un palais de lumière et de transparence où le jour se réfléchira sur l'ondulation en verre.

La nuit, les motifs reproduisant les fameux cartons Jacquard pilotant les métiers Leavers, éclairés de l'intérieur,

imprimeront la pénombre.
Originaire du nord de la France, il le situera sur une autre pointe de l'hexagone, à Calais.

(photos ci-dessus : Cité Internationale de la Dentelle et de la Mode, Usine Boulart, Calais)
Des années durant, la dentellière heureuse épanouit cet art complexe, délicat, mystérieux qui donne à Voir sans voir.
Chaque jour, les robes de dentelle terminées étaient contrôlées face aux derniers rayons de soleil.

Les teintures végétales obtenues par l'infusion de racines de lierre, de thé noir ou le broyage de tormantille,
grâce aux anciennes recettes de teintures, font à présent parties du cahier des charges d'entreprises comme CROSSLEY ici,

soucieuses d'éviter l'utilisation de produits chimiques et souvent toxiques .
Longtemps réputée activité pour femmes oisives et ennuyées, la dentelle a encore de beaux jours devant elle.
Longtemps réservée à une élite, hommes d'église, nobles, la dentelle n'est plus une barrière sociale.

(photo popavenue.com - www.demakersvan.com)
La preuve.

la dentellière aux pieds nus
elle rêve aux bottes SHOTO qui l'auraient si bien accompagnée
sur les sentiers herbeux de Beuzec Conq!