ATELIER Selene Giorgi-Milano : sculpter la soie

"Je me fiche des saisons, je n'aime ni le soleil ni la mer, ni les étés ... sauf le blanc
et sauf le noir" m'avait-elle confié en riant.
C'était fin septembre dernier, dans son atelier situé
6 Vicolo Lavandai le long du Naviglio Grande au sud-est de Milan.
selene giorgi atelier.jpg (photo Selene Giorgi )
Ces quelques mots en forme de boutade ont marqué notre échange.
Livrant une sorte de secret de fabrication afin d'éluder le vrai trésor de son art, Selene pensait contenter mes questions.
C'est vrai, j'étais sous le charme des créations de soie et de feutre, du personnage, du lieu, d'autant que la rencontre tint à un fil. Une pénurie de cartes de visite dans un showroom,
un agent attentionné à qui j'explique l'objectif de notre boutique : la recherche de vêtements ou d'accessoires italiens conçus par des personnes qui aiment leur travail et font preuve de savoir-faire ... Profitant d'une pause, l'élégant Milanais me conduit jusqu'à l'atelier -sans enseigne- où se délectent entre les chemises diaphanes deux jeunes femmes japonaises.
photo surprise SG.jpg photo Bresthe

La boutade à l'heure d'écrire ce post et de présenter ici trois de ses créations me trotte dans la tête ;
cette artiste et le lieu qu'elle occupe semblent traverser les temps de l'humanité
sans se voir bousculer par les nouveaux aménagements urbains ou la Mode !
vicolo lavandaijpg.jpg photo Emile81
ci-dessus: Vicolo Lavandai, la ruelle à gauche
Même sol en terre battue, mêmes maisons aux toits de tuiles, mêmes lourdes portes, même chat noir tapit dans l'ombre d'un jasmin.
Vicolo Lavandai présentait le 29 septembre 2011, presque le même visage qu'au XVe ou XVIe siècles lorsque les lavandières venaient laver en bordure du Naviglio grande (Grand canal)
ci-dessous, à droite du vicolo
Fidji naviglio_0.JPG photo Bresthe
les vêtements des gens nobles qui les employaient. La 6ème maison, aux murs si épais que l'été n'y pénètre pas, abriterait une femme et un secret ?
Et le Vicolo lavandai protègerait ce secret ? Où est-ce l'inverse ?
manichino 1.jpg photo Selene Giorgi
Chaque jour Selene y sculpte la soie, sans dessin, sans ébauche, directement sur le mannequin.
Elle manipule, découpe, assemble, coud, depuis toujours ou depuis longtemps en tous cas.
Cette Italienne si discrète dont la peau ne connait ni la plage ni les UV n'a pas ou plus besoin de courir le monde. Elle sait et elle fait.
Un Passage en tant que sculptrice à l'Académie des Beaux-Arts de Brera histoire d'évaluer les techniques de ces derniers siècles, une connaissance très précise des fibres et des tissus,
tissus soie Atelier SG.jpg photo Selene Giorgi
de la soie justement, dont l'usage remonte en Chine, à environs 5000 ans avant Jesus-Christ, lui permettent de travailler aujourd'hui avec des soies de Clerici, exceptionelles.
Atelier Selene Giorgi_shot_02.jpg photo Selene Giorgi
Certains critiques y voient l'influence de maîtres japonais qu'elle ne rejette pas,
celle du Baroque, celle d'architectes contemporains ...
vanesc.noire_.jpg photo Selene Giorgi
Selon An. ces " parures évanescentes" expriment un puissant souffle vital et le besoin d'une liberté acquise après une longue digestion des règles, l'oubli des difficiles techniques qu'imposent ce textile si original. Uniques, turbulentes, irremplaçables, elles sont douées d'une structure interne infaillible. Par la grâce, elles échappent à la pesanteur et fluides comme le temps, se meuvent en allusion.
Alors me vient d'imaginer que ... Selene était déjà là dans les années ... 1480,
costa tirr. à vol d'oiseau cod.Windsor.jpg dessin de la côte tirrenienne L.da Vinci (codice Windsor)
quand Leonardo da Vinci travaillait sous l'impulsion de Ludovico il Moro,
à aménager les quais de la Darsena et des Navigli (Naviglio grande et Naviglio Pavese) qui devaient assurer le transport continental de marchandises entre le lac de Côme (tiens, le lac de Maria-Te !) et Milan ou en provenance de la Méditerranée vers le duché de l'époque.
A cette date, Leonardo avait 28 ans ; il brillait, se passionnait pour l'art, la cartographie, les machines volantes. La nuit il enchantait les fêtes qu'il organisait dans la cité et faisait tourner les têtes des femmes comme des hommes.
tridimens. bianco.jpg photo Selene Giorgi
Peu intéressée par les machines volantes (quoique ?), Selene l'avait approché
dans le but d'apprendre à ses côtés les mystères de l'anatomie du corps humain,
une des clés essentielles de la sculpture. Comme les peintres et les poètes à qui tout
est accordé, elle revendiquait aussi la clé qui lui permette d'Oser, oser la beauté pure.
danse +bras.jpg photo Selene Giorgi
Derrière les murs du vicolo Lavandai, observant les gestes des lavandières et les étoffes sécher au grand air, enhardie par les paroles de Leonardo, sa gestuelle devenait chorégraphie .
ds la lumière.jpg photo Selene Giorgi

A présent j'imagine qu'elle aura aussi rencontré Fosca, le comte Fosca, de Carmina
à quelques kilomètres de Milan au coeur de la plaine du Pô.
Fosca est l'homme immortel du roman de Simone de B. "Tous les hommes sont mortels"-1947.
Bien sûr qu'elle a connu Fosca ! Durant son long parcours depuis le Moyen-Age,
après avoir bu le terrible élixir de l'immortalité pour sauver sa cité, il s'est investi aux côtés de Charles Quint et de son fils Philippe II d'Espagne qui lui était duc de Milan,
Roi de Naples, marié à Marie Tudor ( simple Europe, déjà !). Amant malheureux de femmes qu'il voit partir sans vieillir à leur côté,
sculpture noire+pant..jpg photo Selene Giorgi

- Où est-il à présent ?
Car si la dose de l'élixir n'était pas unique … !!!!! Selene pourrait connaître le même sort ????
qu'elle a aménagé en revanche, d'une tout autre façon.

Recluse dans une ruelle immuable de Milan, Selene Giorgi a renoncé aux étés, renoncé à influencé les hommes, à emprunter toutes les routes, après être allée et venue sur Celle de la soie pour ramener à Milan les précieux tissus. 8000 km qui menaient de Venise à Ki'an en Chine ; (je n'insisterai pas en songeant qu'elle accompagna une fois le célèbre marchand vénitien).
Plus loin que la Chine, plus loin que tous les "bouts du monde" pense An.,
Selene poursuit Sa route qui est celle des femmes libres de leurs choix, et celle des femmes qui échangent la soie. Ces jours-ci, c'est pour nous, de Milan à Brest, qu'elle poursuit sa quête. Y verrons-nous qu'elle dégage d'entre les fils
la mémoire du vent dans les feuillages de muriers sauvages ?
SG expo Brest.jpg photo Bresthe
Une chemise une parure une robe sculptées dans la soie, planent depuis hier dans la boutique, 33 rue J. Macé .... davvero belle ... da morire

Un grand Merci à An. avec qui je partage l'écriture de ce post et qui nous stimule
grâce à son exigeance et beaucoup d'affection à garder le cap.